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de Charleroi
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L'ancienne Abbaye de Soleilmont


Médaille de Soleilmont, détail

La tradition fait généralement remonter la fondation de l’Abbaye de Soleilmont à l’an 1088 : elle fut fondée sous les hospices de Henri l’Aveugle, comte de Namur, et sous l’autorité du pape Grégoire VIII. Ce coin de Gilly dépendait à l'époque du Comté de Namur. Le comte Henri avait donné à des Bénédictines une clairière située au pied du « Mont du soleil », et aurait fondé ce monastère pour accueillir les Dames de la région namuroise dont les époux étaient partis en croisade avec Godefroid de Bouillon. Le monastère est éloigné des habitations, situé dans un vallon sur les bords d’un étang, entouré de bois et de champs.

En 1146, les lieux reçoivent la visite de Saint-Bernard.

La première mention de « Soleilmont » apparaît en 1185 dans un acte de donation fait par Enguerrand d’Orbais à l’Abbaye de Floreffe. Le nom du site proviendrait de rites qui s'y déroulaient durant l’Antiquité : des païens y adoraient le dieu soleil. Ce « Mont du Soleil » devint Soleilmont, dénomination liée à de multiples légendes : des sabbats se seraient déroulés dans les bois près de l’Abbaye, et c’est également dans les environs de ce « Mont du Soleil » qui vivaient les nutons, petits êtres mystérieux.

En 1237 apparaît pour la première fois la mention du monastère. Le nombre de Sœurs présentes à Soleilmont est alors relativement faible ; des Bernardines quittent l’Abbaye de Flines près de Douai et rejoignent la communauté de Soleilmont. Les abbés de Villers, du Val-Saint-Lambert et de Grandpré visitent Soleilmont et lui accordent son union à l’Ordre des Cîteaux. L'Abbaye de Soleilmont est placée sous la paternité de celle d’Aulne. Soleilmont suit désormais la règle de Saint-Bernard ; la bulle papale du 10 avril 1238 confirme ce changement. A la même époque, Jeanne de Flandre fait don au monastère d’un vivier, d’un moulin et d’un bonnier de pré.

Dalle funéraire de Charlotte de Viesville, abbesse de Soleilmont

Possession d'un chanoine de la cathédrale de Cologne, la relique du Saint-Clou, à savoir l’un des clous ayant servi au crucifiement de Jésus-Christ, est légué à sa mort à sa soeur en 1335, religieuse à Soleilmont.

Au début du XVIIième siècle, Châtelet est à deux reprises durement touchée par une épidémie de peste. L’abbesse Jacqueline Colnet autorise que l’image de Notre-Dame de Rome, abritée dans l’église de l’Abbaye, soit portée dans les rues de la ville de Châtelet afin d’enrayer le fléau.

Un pèlerinage relativement réputé s’est développé autour du Saint-Clou. En 1617, les archiducs Albert et Isabelle, souverains des Pays-Bas, s’intéressent à la relique et souhaitent en prendre possession. L’abbesse de Soleilmont refuse de renconter leur demande, et le Saint-Clou est finalement scié en deux devant témoins : une partie reste conservée à Soleilmont, l’autre étant offerte aux souverains. En remerciement, les Archiducs adressent à l’Abbaye un portrait de l’Infante ainsi qu’un riche coffret en écaille, avec garnitures en argent.

La présence du Saint-Clou va amener dans la région bon nombre de pèlerins. Ceux-ci prirent l’habitude d’enfoncer des clous pour être délivré du mal dans de vieux tilleuls à proximité de l’Abbaye. Cette tradition des « arbres à clous » va perdurer durant des siècles.

Au cours du XVIIIième siècle, l’Abbaye est partiellement transformée et agrandie. De Saumery, qui visite l'abbaye au début du XVIIIième siècle, la décrit comme suit dans les Délices du Pays de Liège :

L'abbaye de Soleilmont. Gravure de Remacle Le Loup vers 1738 - 1744

« Cette abbaye est située dans un vallon, bordé presque partout de collines ; sa principale vue est du côté couchant, où elle découvre le village de Gilly, dont les maisons entrelacées de vergers, lui procurent un charmant coup d'oeil. Elle a, du côté du Nord, un étang d'une grandeur prodigieuse, qui n'est séparé des murs de l'abbaye que par un chemin. Au-delà est une campagne, terminée par un bois, qui renferme un petit ermitage. Au midi, elle est bordée par une petite camagne, qui se termine aussi par un bois assez grand. L'abbaye est entourée de murailles dont l'enceinte renferme de beaux vergers et de petits jardins ornés de plusieurs berceaux. La basse-cour est un trapèze où l'on trouve, outre la grange, les écuries, les bergeries et autres commodités de cette maison, comme un moulin à farine, qui tire son mouvement d'un ruisseau, formé par la décharge de l'étang. On entre dans cette cour du côté du levant, qui est défendu à gauche par une petite tour, surmontée d'un flèche ; un petit pavillon fait face à la porte d'entrée, il est surmonté d'un demi-dôme cantonné d'une petite tour. La basse-cour est séparée de l'église par le corps de logis des religieuses, qui se termine à plusieurs beaux appartements, ménagés dans la même aile, vis-à-bis est encore une aute aile, qui renferme les cloîtres et autres bâtiments intérieurs ».

A la veille de la Révolution française, le domaine se compose, outre l’Abbaye elle-même, de trois fermes, d’un moulin à eau, d’une brasserie, de centaines d’hectares de terres, prairies et bois, d’une carrière de chaux et d’exploitations de terres houilles. Diverses rentes s’ajoutent aux rentrées que procurent ces possessions, permettant la vie de la communauté religieuse et l’entretien du monastère.

L'Abbaye au pied du terril des Charbonnages du Nord de Gilly ; détail carte postale ancienne, éditeur inconnu

En 1790, craignant les révolutionnaires et l’arrivée prochaine de troupes armées dans la région, l’abbesse Scholastique Daivier et les Sœurs quittent Soleilmont pour se réfugier au-delà du Rhin. A sa demande, une Sœur reste à Soleilmont pour veiller sur l’Abbaye. Dans un premier temps, les religieuses séjournent à l’Abbaye de La Ramée près de Jodoigne, et ensuite à Liège. Elles emportent notamment avec elles, dans trois chariots, l’image de Notre-Dame de Rome, le Saint-Clou et le coffret offert par les archiducs Albert et Isabelle. En chemin, elles apprennent cependant que de nombreux religieux se sont déjà réfugiés dans la région du Rhin et qu’il est difficile de trouver de quoi se nourrir et se loger. Résignées, elles regagnent Soleilmont, la suppression de leur Ordre n’étant pas prononcée. Un domestique les précède pour constater l’état du domaine ; tout est sauf, le calme règne sur Soleilmont. Les Sœurs regagnent l’Abbaye, et la vie religieuse reprend son cours. La région ne tarde cependant pas à être au centre de combats et de graves troubles.

Le 11 mai 1794, les révolutionnaires français pillent l’Abbaye de Lobbes et y boutent le feu ; le 14 mai, l’Abbaye d’Aulne subit le même sort. Le 26 juin 1794, les français remportent la Bataille de Fleurus, dont les combats se déroulent à proximité immédiate de Soleilmont ; les bâtiments de l’Abbaye sont miraculeusement épargnés. En juillet, l’Abbaye de Villers-la-Ville est mise à sac et pillée par les français ; de nombreux habitants de la région prennent part au saccage.

Fin 1796, les Sœurs apprennent la dissolution de leur congrégation et la confiscation de leurs biens, au profit de la jeune République française. Les biens, terres et bâtiments de l’Abbaye sont confisqués et proposés à la vente en différents lots. Certaines Sœurs quittent l’Abbaye pour s’en retourner dans leurs familles, d’autres occupent encore les lieux quelques semaines, jusqu’à la mise en vente effective des bâtiments.

Le 27 janvier 1797, l’église et le cloître de l’Abbaye, la cour, le jardin et le verger, la brasserie et le moulin à eau, la ferme, les granges et écuries ainsi que plusieurs hectares de terre sont vendues à un négociant de Paris. Plusieurs dizaines d’hectares de terrains, prairies, fermes et bois situés à Gilly, Fleurus, Heppignies, Montignies-sur-Sambre, Charleroi,… sont également mis en vente au même moment ainsi que dans les années suivantes. Les acquéreurs ne sont pas nécessairement des locaux : il s'agit d'investisseurs intéressés par des domaines agricoles à mettre en location, ou à revendre ultérieurement en faisant une plus-value.

Chassées de l’Abbaye, les Sœurs trouvent refuge au château de Farciennes, mis à leur disposition gratuitement par Philippe-Etienne Drion. La communauté se réorganise au sein du château et reste à Farciennes pendant 5 ans.

Chapelle de Saint-Joseph ; détail carte postale ancienne, éditeur inconnu

Les bâtiments et dépendances de l’ancienne Abbaye changent, dans les décennies qui suivent leur vente, à plusieurs reprises de mains ; si les terres sont facilement louées, trouver des locataires pour les bâtiments est plus difficile.

Le 8 avril 1802, Napoléon promulgue le Concordat. Le 20 juillet 1802, les Sœurs finissent par retrouver leur couvent, mais en tant que locataires. Le domaine n’est cependant plus ce qu’il fut, morcelé entre différents propriétaires et exploitants. La communauté religieuse ne se compose plus que de trois dames et deux sœurs.

Scholastique Daivier décède le 15 août 1805, à l’âge de 75 ans, dernière abbesse de Soleilmont ; ce titre ne sera plus porté par les dames qui lui succèderont à la direction de l’Abbaye. 

Après plusieurs tentatives infructueuses, les Sœurs arrivent à persuader le propriétaire des lieux de leur revendre l’Abbaye. Le 8 décembre 1837, deux religieuses acquièrent une partie des bâtiments et terrains. Les Sœurs Caroline Baar et Catherine Bertinchamps deviennent propriétaires de l’église et du cloître, d’un verger, et d'un jardin.

Au cours du XIXième siècle, l’Abbaye est profondément restaurée. La communauté a cependant du mal à survivre, privée des fermes et de leurs terres. Proches des Aumôniers du Travail, les Sœurs ouvrent un pensionnat pour jeunes filles. Des bâtiments sont érigés ou restaurés pour l’accueil des étudiantes.

Fin mars 1886, des émeutes ouvrières secouent la région : des établissements industriels et propriétés de patrons sont mis à sac. Le couvent de Soleilmont est pillé et saccagé ; les Sœurs et les élèves prennent la fuite à travers champs.

Ancienne Abbaye de Soleilmont - Eglise

En 1916, les Sœurs émettent le vœu de reprendre leur vie contemplative. Après autorisation de Benoît XV, elles obtiennent leur réaffiliation à l’Ordre des Cîteaux en 1922, sous la paternité de l’Abbaye de Westmalle.

En 1922, la foudre s’abat sur le dernier arbre à clous de la région, à Soleilmont. L’arbre faisait 3,5 mètres de circonférence, et on y plantait encore des clous. L’arbre en était littéralement recouvert : J. Chalon les estimaient en 1912 au nombre de 70.000. Un tronçon du « tilleul cloué de Gilly » est aujourd’hui conservé au Musée de la Vie Wallonne, à Liège.

En 1950, une dizaines de religieuses quittent Soleilmont pour fonder le Monastère de Nazareth, à Brecht. A cette époque, Soleilmont se compose de trois blocs principaux. L’un abrite une fermette ; un second, une aumônerie ; le troisième, une église, une hôtellerie avec fromagerie, novicial, infirmerie, et le couvent et ses dépendances. Autrefois isolée, l’Abbaye est maintenant située à proximité immédiate de la Cité Germinal, et au pied d’un terril érigé par les Charbonnages du Nord de Gilly.

Dans la nuit du 25 au 26 décembre 1963, après l’office, un important incendie se déclare dans les bâtiments. Un sonnerie téléphonique réveille un aumônier, qui, constatant la situation, donne l’alerte. Le feu se propage rapidement et l’église, le cloître et plusieurs bâtiments sont touchés. Les quarante Soeurs arrivent à quitter leurs cellules. L’intervention des pompiers est entravée par l'absence de prise d'eau à proximité, et par l'ampleur de l'incendie. 

Les dégâts matériels sont considérables ; ce sont des écrits, reliques, objets religieux, statues, orgues, trésors et pièces d’archives d’une grande valeur qui disparaissent à jamais. Les Sœurs sont parvenues à sauver quelques pièces, notamment l’original du tableau de Notre-Dame de Rome, la parcelle du Saint-Clou, un lutrin du XVième siècle et plusieurs statues en bois. Mais ce n’est que bien peu comparé à ce que possédait l’Abbaye. Les bâtiments principaux sont dévastés.

Ancienne Abbaye de Soleilmont - Cloître

Le 18 janvier 1964, les Sœurs réintègrent les quelques bâtiments épargnés par l’incendie ; l’Abbaye de Soleilmont bien que gravement touchée retrouve une vie monastique. La restauration du site s’avère cependant beaucoup trop onéreuse ; la communauté religieuse préfère ériger à quelques kilomètres une abbaye moderne, au cœur d’un lieu paisible préservé de l’urbanisation, au lieu-dit « Terre de l'Ermitage ». Les Sœurs rejoignent la nouvelle Abbaye en 1973, à quelques kilomètres à peine dans les bois dit du Roy à Fleurus.

L’ancienne Abbaye est mise en vente en différents lots ; plusieurs propriétaires se partagent aujourd’hui les lieux. En 2013, une asbl se constitue afin de faire connaître le site, notamment en y organisant des visites guidées. Les plus intéressants vestiges – les restes de l’église, le cloître, les pierres tombales des abbesses et le corps de logis (maison abbatiale) – sont visitables, à l’initiative de l’asbl « Ancienne Abbaye de Soleilmont », en collaboration avec la Maison du Tourisme du Pays de Charleroi. L’ancienne ferme est devenue restaurant, dont le nom de Saint-Clou rappelle la présence de la précieuse relique dans les murs de l’Abbaye.


POUR Y ACCEDER

Ancienne Abbaye de Soleilmont
Adresse officielle : Lieu-dit "Abbaye de Soleilmont", 1
6060 Charleroi (Gilly)
Accès lors des visites : Ruelle de l'Abbaye, 251
6220 Fleurus

Métro Soleilmont (+ 10 min à pied)

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Toutes les illustrations, sauf mention contraire, sont issues de la collection de l'auteur.


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