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Les martyrs du 17 et 18 août 1944 - La tuerie de Courcelles


Contexte

6 juin 1944. Le débarquement a lieu sur les plages de Normandie. En Belgique, les tensions entre les autorités allemandes, les mouvements collaborationnistes et la résistance s’amplifient, particulièrement dans le Hainaut.

Monument à Jules Hiernaux, assassiné par les rexistes le 29 juillet 1944, à l'Université du Travail

Dès 1935, le parti Rex, fondé par Léon Degrelle, souhaite accéder au pouvoir. Depuis l’invasion de la Belgique en mai 1940, les rexistes collaborent ouvertement avec les allemands. Ils deviennent durant l’occupation la cible privilégiée de la résistance belge.

L’avocat carolorégien Joseph Pévenasse est l’un des membres de l’état-major de Rex. Il figure avec Louis Collard et Victor Matthys parmi les principaux leaders du mouvement.

Depuis l’attentat visant le bourgmestre rexiste de Charleroi, Prosper Teughels, en 1942, la répression est entrée dans une nouvelle phase : en représailles, des otages sont régulièrement capturés et exécutés par les allemands.

Degrelle étant parti servir dans la Légion Wallonie sur le Front de l'Est, Victor Matthys est le chef ad interim du mouvement. Il affirme dans son message du Nouvel An 1944, qu’à l’avenir, Rex compte venger directement la mort de ses partisans. Les actions visant Rex se multiplient ; la répression s’amplifie.

Le 8 juillet 1944, Édouard Degrelle, frère de Léon, est exécuté à Bouillon. Des représailles sanglantes suivent.

A Charleroi, la nuit du 28 au 29 juillet 1944, Jules Hiernaux, directeur de l’Université du Travail, est assassiné à son domicile de Mont-sur-Marchienne en raison de son engagement maçonnique.

Assassinat d'Oswald Englebin, de son épouse et de son fils

Deux semaines plus tard, le 17 août 1944, un peu après midi, le bourgmestre rexiste du Grand-Charleroi Oswald Englebin, successeur de Teughels, est abattu près du Bois du Rognac à Courcelles ; son épouse et son fils sont également tués. Les auteurs de cette attaque ne seront jamais identifiés.

Répression des rexistes

Les rexistes vont répondre à l’assassinat d’Englebin d’une manière extrêmement violente, l’un des actes les plus sinistres du catalogue des atrocités rexistes.

Dès l’annonce de la mort d’Englebin, des rexistes arrivent à Courcelles pour tenter d’appréhender les attaquants. Paul Van Den Berghe, directeur commercial des charbonnages de Monceau-Fontaine, invalide suite à des blessures subies en 1918, se situe à proximité du lieu de l’attentat : il est abattu sur place.

Dans l’attente d’ordres venus de l’état-major de Rex à Bruxelles, les membres carolorégiens du mouvement débutent des représailles. Ils partent à la recherche de personnalités locales et mettent à sac certaines propriétés. A Charleroi, ils boutent le feu au domicile du Procureur du Roi Thunis et à l’habitation du Bâtonnier Paternoster. Les locaux de la police judiciaire, rue de la Régence, sont incendiés. Raoul Jacquet, agent d’affaires qui se trouvait dans le bâtiment, est abattu. A Jamioulx, l’habitation du Général Joseph Leroy est pillée et mise à feu. Recherché à plusieurs reprises, le docteur Rasquin, beau-fils de Jules Hiernaux, s’est réfugié dans la ferme Goret à Nalinnes. Le docteur absent lorsque les rexistes se présentent à Nalinnes, ces derniers brûlent les effets personnels de la famille Rasquin, épargnant la ferme grâce aux instances de Madame Goret.

Les ruines de la villa Bousman. Illustration issue de l'ouvrage 'Le crime du 18 août : ou Les journées sanglantes des 17 et 18 Août 1944 dans la Région de Charleroi / LEMAIRE, Alfred'

Trois membres de la famille Bousman sont assassinés à leur domicile du Vert-Bois à Montigny-le-Tilleul : Claire Bousman-Franq, son fils Jean Bousman, ingénieur aux ACEC, et Paule Bousman-Lamy, sa belle-fille. La villa familiale est incendiée. Appelé sur place, le docteur Huberland constate le décès, et se rend chez Alphonse Darville, beau-fils d’Olivier Bousman, pour lui faire part des événements. Darville absent, le docteur Huberland rentre à son domicile de Montigny-le-Tilleul.

L’état-major rexiste, situé à Bruxelles, décide de mener de violentes actions de représailles ; le chef de la SS en Belgique donne carte blanche, et informe les rexistes que la police allemande se retire de Charleroi jusqu’au lendemain.

La nuit du 17 au 18 août, cent-cinquante rexistes venus de Bruxelles et de Charleroi se rassemblent et partent à la recherche d’une centaine de dignitaires locaux, dont les noms sont présents sur des listes établies depuis longtemps déjà.

Répartis en groupes, les rexistes entament leur traque dans la nuit en quittant leur permanence de la rue du Parc. Durant des heures, les rexistes vont se déchainer et sillonner la région ; plusieurs personnes sont froidement abattues, des maisons sont pillées et incendiées. Conscients du danger que représente la mort du bourgmestre de Charleroi, plusieurs notables ont eu le temps de fuir et de se cacher. Les listes des personnes « suspectes » ou pouvant servir d’otages contiennent des erreurs, et certaines personnes n’habitent plus aux adresses renseignées. Les rexistes ne trouvant pas les personnes recherchées se rabattent sur le conjoint présent, ou sur un voisin. Le nombre de cent personnes à arrêter est revu à la baisse.

Le curé-doyen Pierre Harmignie

A Charleroi, un premier groupe ramène le cafetier Victor-François Michel, à défaut de son beau-fils Marcel Falony, professeur à l’Université du Travail. Ils arrêtent également Augusta Massin, son époux Michel, chef de division des Travaux à la Ville de Charleroi ayant eu le temps de fuir sur les conseils de son épouse et de se réfugier sur le toit de son habitation. Augusta et Michel ne pensaient pas que les rexistes arrêtaient les femmes également…

Le curé-doyen de Charleroi, Pierre Harmignie, est arrêté par un second commando, parti initialement pour mettre la main sur 6 personnes.

Un groupe part à la recherche de l’avocat Marcel Gailly, mais ne le trouvant pas à son domicile, les rexistes s’en prennent à l’habitation d’en face, rue Léon Bernus. Ils y abattent Marcel Barth, ingénieur aux ACEC, et sa sœur Jane Barth, régente au Lycée de Morlanwelz.

A Fontaine-l’Evêque, un commando arrête le commissaire de police Charles Brogniez.

A Gilly, les rexistes tente d’arrêter Auguste Verleeuw. Marguerite Verleuwe-Depasse, prenant le temps de laisser fuir son époux, est arrêtée. A Ransart, ils s’emparent de Suzanne Delvaux, son époux commissaire étant absent ; ils arrêtent également Louis Jasmes, secrétaire général des mutualités socialistes.

A Jumet, un commando dirigé par Christian Simenon, frère de l’écrivain Georges, arrête l’avocat Léonce Mayence, le docteur Arthur Stilmant, et le commissaire de police Raymond Delvaux.

A Montigny-le-Tilleul, une descente est effectué chez l’ancien bourgmestre de Montigny, le docteur Clothaire Cornet. Absent, les rexistes incendient sa maison. Le docteur Edmond Huberland, rentré de chez les Bousman, est arrêté, ainsi que le greffier Oscar Deulin. Les rexistes cherchent également le major Housiau, pourtant détenu en Allemagne comme prisonnier politique…

A Châtelet, le dentiste Camille Téchy est introuvable ; son habitation est incendiée. La même situation se produit pour l’arrestation ratée du cafetier Marcel Houyoux. L’agent de police Joseph Bureau et l'inspecteur de police Léon Gilles sont arrêtés, ainsi que le commissaire Auguste Nolard à Bouffioulx.

Avide de vengeance, Joseph Pévenasse mène une expédition supplémentaire à Charleroi. Le docteur Paul Coton et Germaine Gobbe, épouse de l’ancien échevin Pierre Gobbe, sont arrêtés. Pévenasse mène une nouvelle expédition et capture l’architecte Léon Coton, frère de Paul.

Le château Dewandre après son incendie. Illustration issue de l'ouvrage 'Le crime du 18 août : ou Les journées sanglantes des 17 et 18 Août 1944 dans la Région de Charleroi / LEMAIRE, Alfred'

Victor Matthys demande aux carolorégiens si il n’existe pas d’importants immeubles à livrer aux flammes pour inspirer l’effroi. Le Château Dewandre, ou Château d’Airemont, à Mont-sur-Marchienne est proposé comme cible : dominant la vallée de l’Eau d’Heure, son incendie sera visible à des kilomètres. Il est habité par Germaine Van Hoegaerden-Dewandre, présidente de la Croix-Rouge de Charleroi et fille de l’ancien échevin carolorégien Franz Dewandre. Elle veille sur ses petits-enfants, âgés d’un an et demi à neuf ans au moment des faits. Leur mère est décédée l’année précédente, et leur père se trouve en Angleterre comme volontaire de guerre.

Germaine Van Hoegaerden-Dewandre est au courant de l’assassinat d’Englebin, et du meurtre des Bousman, à seulement un kilomètre de chez elle.

Une vingtaine de rexistes arrivent au château vers 3h30 du matin. Fouillant les lieux, ils y déversent de l’essence et boutent le feu. Les occupants sont rassemblés sur une terrasse, assistant à l’embrasement du château. Germaine Van Hoegaerden-Dewandre est emmenée dans un camion vers Charleroi. Un peu plus loin que la maison de Jules Hiernaux, récemment assassiné par des rexistes, le camion s’arrête. Germaine Dewandre est invitée à quitter le véhicule, et est tuée de trois balles dans le dos, route de Bomerée.

A Trazegnies, les rexistes tentent d’arrêter l’architecte Simon, soupçonné d’être lié à l’attentat contre Englebin suite à des différends. Marcel Simon s’est cependant enfuit à Bruxelles au premier bruit de la mort du bourgmestre.

Enfin, Marcel Stoquart, est arrêté à Charleroi alors qu’il regagnait son domicile de Courcelles en vélo. Circulant sans plaque d’immatriculation. Croisant la route de deux rexistes avenue de Waterloo, il est contrôlé. Ses papiers n’étant pas en règle, il est enfermé dans un immeuble de l’avenue afin de vérifier sa situation. Stoquart parvient à s’enfuir en traversant les jardins, mais est rattrapé rue Zénobe Gramme. Ramené à la permanence de la rue du Parc, il y est auditionné.

Vingt-et-une personnes au total sont arrêtées durant la nuit. Le nombre de personnes recherchées est bien plus supérieur, mais nombreuses sont introuvables. Les otages sont amenés à Charleroi pour y être violentés, et dépouillés de leurs effets personnels. Marcel Stoquart est remis en liberté.

Maison de Courcelles où furent séquestrés les otages

Embarqués dans une camionnette, les otages sont emmenés dans la cave d’une maison réquisitionnée de Courcelles, au lieu-dit le Rognac, la plus proche du lieu de l’assassinat d’Englebin.

Le 18 août, à six heures du matin, les véhicules des rexistes sont mis en marche pour couvrir le bruit des détonations de l’exécution qui se prépare. Conscient de l’issue des évènements, le chanoine Pierre Harmignie réconforte ses compagnons d’infortune. Ses derniers mots auraient été : « Je meurs et nous mourons tous pour que la paix règne dans le monde, et pour que les hommes s’aiment les uns les autres ».

Appelés un à un, les otages sont abattus froidement à la sortie de l’habitation ; leurs corps sont trainés sans respect et jetés à l’endroit où Englebin a été assassiné. Certains, encore vivants, sont achevés sur place.

Tôt dans la matinée du 18 août, l'état-major de Rex retourne pour la seconde fois, au domicile de l’architecte Marcel Simon à Trazegnies pour tenter de s’emparer de lui. Toujours absent, ils incendient la demeure et se saisissent de la gouvernante Elisabeth De Ridder, qu’ils exécutent à Courcelles.

Cette tuerie de Courcelles constitue l’un des actes les plus odieux commis par les rexistes. Au total, les 17 et 18 août 1944 virent périr 27 hommes et femmes, victimes des hommes de Degrelle :

  • BARTH Jane, régente au Lycée de Morlanwelz, 44 ans
  • BARTH Marcel, ingénieur aux ACEC, 45 ans
  • BOUSMAN Jean, ingénieur aux ACEC, 25 ans
  • BOUSMAN-FRANCQ Claire, 63 ans
  • BROGNIEZ Charles, commissaire de police, 61 ans
  • BUREAU Joseph, agent principal de la police de Châtelet, 35 ans
  • COTON Léon, architecte, 44 ans
  • COTON Paul, médecin, 45 ans
  • DE RIDDER Elisabeth, préposée à la garde de la maison de l'architecte Simon, 50 ans
  • DELVAUX Raymond, commissaire de police adjoint à Jumet, 47 ans
  • DELVAUX-LEBAS Suzanne, 43 ans
  • DEPASSE Marguerite, 43 ans
  • DEULIN Oscar, greffier, 62 ans
  • BOUSMAN-LAMY Paule, 24 ans
  • GILLES Léon, inspecteur de police à Bouffioulx, 33 ans
  • HARMIGNIE Pierre, curé-doyen de Charleroi, 59 ans
  • HOSLET Roger, 28 ans
  • HUBERLAND Edmond, médecin, 40 ans
  • JACQUET Raoul, agent d’affaires, 40 ans
  • JASMES Louis, secrétaire général des mutualités socialistes, 51 ans
  • MASSIN-LONGNEAUX Augusta, 68 ans
  • MAYENCE Léonce, avocat, 49 ans
  • MICHEL Victor-François, cafetier, 65 ans
  • NOLARD Auguste, commissaire de police à Bouffioulx, 56 ans
  • STILMANT Arthur, médecin, 46 ans
  • VAN DEN BERGHE Paul, directeur commercial des charbonnages de Monceau-Fontaine, 50 ans
  • VAN HOEGAERDEN-DEWANDRE Germaine, 63 ans
Monument de Courcelles, érigé à l'emplacement où les cadavres furent découverts

Deux des otages survivent : Marcel Stoquart, libéré avant le transfert à Courcelles, et Germaine Gobbe, reconnue à Courcelles par un cousin éloigné, ancien combattant de la légion rexiste Wallonie, lui évitant ainsi d'être assassinée.

Les allemands, après avoir autorisé ces exactions, entretiennent le climat de terreur. Les journaux carolorégiens sous contrôle allemand publient dès le 18 août « On annonce officiellement : sur le midi du 17 août, M. Englebin, bourgmestre de Charleroi, a été, ainsi que sa femme et son fils, assassiné par des terroristes. En mesure d’expiation, 20 terroristes de Charleroi et des environs ont été fusillés aujourd’hui ». Ils seront en réalité exécutés quelques jours plus tard d’une balle dans la nuque, le 24 août à 5 heures du matin, au bord d’une fosse ouverte au charnier de la Serna à la limite de Gosselies et Jumet.

Au lendemain de la guerre, 97 rexistes ayant participé à cette tuerie sont identifiés ; 80 sont capturés et jugés. Le 10 novembre 1947, 27 d’entre eux sont fusillés dans le dos dans la caserne de Gendarmerie de Charleroi.

Hommages

Eglise Saint-Christophe - Mémorial en souvenir du Chanoine Pierre Harmignie

Les hommages à ces victimes se multiplient dès la fin de la guerre. Inhumés à la hâte après les événements, de nouvelles cérémonies sont célébrées en leur honneur. Lors des funérailles officielles du doyen Pierre Harmignie, en octobre 1944, le bourgmestre Joseph Tirou émet le vœu d’ériger à Charleroi une basilique en mémoire des victimes de la tuerie de Courcelles. La vénérable église Saint-Christophe est en travaux dix ans plus tard, pour être reconstruite aux allures de basilique. L’église, ouverte aux fidèles le 24 décembre 1957, héberge un mémorial en l’honneur de Pierre Harmignie et à la mémoire des autres victimes du 18 août 1944. La mosaïque située dans le chœur de l’église, inspirée par l’Apocalypse, révèle la victoire du bien sur le mal, et de la vie sur la mort (« Je mettrai devant toi la vie ou la mort, choisis la vie » Deutéronome 30,19).

Des plaques commémoratives sont apposées en différents endroits de la ville, notamment sur l’habitation située au Rognac où furent séquestrés les otages, ainsi que sur le bâtiment où vivait le doyen. Face à la maison de Courcelles, une modeste croix rend hommage au doyen.

Un monument est érigé à Courcelles à l’emplacement où furent découverts les cadavres. A proximité, un second monument honore la mémoire de Paul Van Den Berghe, première victime de la tuerie.

A travers les différentes communes, de nombreuses artères portent le nom de différentes victimes. Citons notamment les squares des Martyrs et du dix-huit août face à la gare de Charleroi, la rue Marguerite Depasse à Gilly, la rue Germaine Dewandre à Mont-sur-Marchienne, la place Charles Brogniez à Fontaine-l'Évêque, la place Léonce Mayence à Jumet, la place Raymond Delvaux à Jumet, la rue Louis Jasmes à Ransart, la rue Auguste Nolard à Châtelet, et la place Arthur Stilmant à Jumet.


POUR Y ACCEDER

Mémorial et plaque commémorative à Courcelles
Rue des Martyrs / Rue de la Paix, 26
6180 Courcelles

Métro Pas de station à proximité

Basilique Saint-Christophe
Place Charles II
6000 Charleroi

Métro Beaux-Arts / Parc

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