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L'abbé De Jong : première victime de la Bande à Bonnot ?


Le café Au Repos des Travailleurs où travaillait Marie Vouillemin. Carte postale ancienne, Edition E. Dumont

En ce début d’année 1911, Charleroi est en pleine effervescence : l’Exposition internationale de Charleroi s’apprête à ouvrir ses portes le 29 avril. Des centaines d’ouvriers s’affairent à achever les travaux pour que ses festivités soient une réussite, et pour que Charleroi soit durant 6 mois sur le devant de la scène.

Si la Belgique est une puissance industrielle, elle est également une terre de refuge : de nombreux anarchistes français trouvent refuge chez nous, et certains n’hésitent pas à tenter de rallier quelques belges à leurs idées. Dans la région, la gare de Lodelinsart est particulièrement fréquentée, desservant plusieurs verreries et charbonnages. Il n’est pas rare d’y croiser de temps à temps quelques anarchistes tentant de mobiliser les ouvriers. Parmi ces anarchistes, le français Octave Garnier et le belge Edouard Carouy.

Edouard Carouy est né à Montignies-lez-Lens en 1883. Il travaille comme machiniste dans une imprimerie à Bruxelles. Carouy est membre d’un mouvement anarchiste bruxellois, lié au journal « Le Révolté ».

Octave Garnier est né à Fontainebleau en 1889. Il commence très jeune à travailler en tant que boucher et boulanger. Dès ses 17 ans, il se heurte à la Justice après avoir commis quelques larcins, ce qui lui vaut de connaître la prison. A sa libération, il fréquente les milieux syndicaux et s’intéresse à la politique ; déçu, il se tourne vers les milieux anarchistes. Garnier poursuit son chemin dans la délinquance et est à nouveau emprisonné. A sa libération en 1910, il s’enfuit en Belgique pour éviter le service militaire. Ses péripéties l’amènent à Charleroi où il arrive le 6 octobre 1910. Il s’installe boulevard Jacques Bertrand, puis rue du Cavalier (actuelle rue de la Régence). Il entre en contact avec les milieux anarchistes locaux, et y rencontre Edouard Carouy.

Marie Vouillemin. Bande à Bonnot [photographies anthropométriques, Agence Rol]. Bibliothèque nationale de France / gallica.bnf.fr

A Charleroi, Octave Garnier tente de trouver un emploi, tout en continuant vols divers et cambriolages. Il finit par devenir terrassier et est occupé du côté de la rue Pige au Croly. C’est là qu’il rencontre Marie Vouillemin, habitante de la rue, âgée d’une vingtaine d’années. Elle tombe éperdument amoureuse de Garnier, au point de quitter son domicile conjugal. Garnier et sa maîtresse quittent Charleroi pour s’installer à Bruxelles ; ils y retrouvent Edouard Carouy. Ensemble, ils poursuivent vols et larcins, et deviennent faux-monnayeurs. Octave Garnier et Marie Vouillemin finissent par revenir à Charleroi en février 1911.

Le lundi 27 février 1911 au soir, Garnier rentre dans un café de la rue Chavannes, où il retrouve des amis. Ils se rendent ensuite chez une connaissance, Louis Fegeard.

Garnier, Porthos, Britannicus et un quatrième homme se rendent vers 20h00 au Théâtre des Variétés, situé place du Manège. Ils assistent au début du spectacle, mais ne s’attardent pas sur les lieux et quittent le théâtre avant la fin de la représentation. Leurs grands manteaux et casquettes attirent l’attention ; plusieurs personnes remarquent leur présence.

Abbé François-Xavier De Jong

A Dampremy office depuis 1906 le curé François-Xavier De Jong, né à Gilze (Hollande) le 28 juin 1855. Se destinant à la prêtrise, il effectue ses études théologiques à Breda, et reçoit l’ordination sacerdotale en 1879. Il rejoint la Belgique, initialement pour une période de deux ans ; il devient vicaire à Pâturages, dans le Borinage. Il obtient du gouvernement belge sa naturalisation, et est nommé curé de la nouvelle paroisse de Gilly Sart-Allet en 1883. Il trouve dans sa nouvelle commune une grande communauté immigrée, principalement d’origine flamande. En 1906, il rejoint la paroisse de Dampremy.

François-Xavier De Jong n’hésite pas à s’investir dans la vie de sa communauté et de sa région. Grâce à son soutien, une école pour filles dirigée par les Sœurs de la Providence ouvre à Gosselies. A Dampremy, outre l’aménagement de la nouvelle église, il s’implique pour que le chœur de l’ancienne église ne disparaisse pas, et soit transformé en une chapelle dédiée à Saint-Ghislain.

L’abbé De Jong partage le presbytère qui voisine la chapelle Saint-Ghislain avec sa servante Marie-Palmyre Roland, née à Beloeil en 1843. Le bâtiment est quelque peu excentré de la place de Dampremy, à l’arrière de la nouvelle église. Le lieu est peu accueillant le soir, à proximité du canal et de la zone industrielle, si bien que Marie-Palmyre est arrivée à convaincre le curé d’acquérir une arme, au cas où… Le Courrier de l’Escaut du 17 mars 1911 renseigne que Marie-Palmyre, peu rassurée, dormait avec une fourche à proximité de son lit, destinée à repousser des agresseurs éventuels.

La chapelle Saint-Ghislain aujourd'hui. Le presbytère se situait à gauche du mur de la grange à dîmes. Le presbytère fut démoli lors de la construction du métro

En cette nuit du 27 février 1911, plusieurs personnes entrent par effraction dans le presbytère. Les voleurs pénètrent au rez-de-chaussée du bâtiment par une brèche pratiquée dans la maçonnerie. Ils ne trouvent cependant aucune valeur et se heurtent à des portes fermées. A l’aide d’une échelle, les malfrats brisent une vitre située à l’étage et gagnent la chambre du curé. Surpris dans son sommeil, le curé De Jong est bâillonné et ligoté. Marie-Palmyre, alertée par les cris, se précipite dans la chambre ; un coup mortel  lui est porté sur la tempe. Elle s’effondre sur le palier. Les bandits obligent le curé à les suivre ; ils ouvrent tous les meubles et explorent toutes les cachettes possibles. Sous la menace, François-Xavier De Jong ouvre un coffre-fort contenant environ 5.000 francs, somme destinée aux Œuvres de la paroisse et aux paiements de la Fabrique d’Eglise et des écoles. Les valeurs sont délaissées au profit de l’argent liquide. Un butin trouvé, un coup mortel est porté au curé ; son crâne est fracassé.

Les deux corps sont retrouvés le lendemain matin par le sacristain. Rapidement descendu sur les lieux, le Parquet de Charleroi ouvre une enquête. Les inspecteurs interrogent et perquisitionnent. De fortes suspicions pèsent sur des ouvriers étrangers de la commune, logés à la semaine. Toutes les maisons de logement sont visitées et les occupants interpellés sur leurs emplois du temps au moment des faits. Les enquêteurs tentent d’identifier d’éventuels logeurs ayant quitté précipitamment la région. La présence d’une somme importante au presbytère devait être connue, le traitement des instituteurs et des employés de l’église devant être payés le mardi. Si la police se démène, elle ne trouve cependant pas trace des assassins…

Marie-Palmyre Roland

Les funérailles de l’abbé De Jong et de Marie-Palmyre Roland se déroulent le 3 mars 1911 et sont célébrées par l’abbé Gérard De Jong, frère de l’abbé de Dampremy. Des milliers de personnes assistent aux funérailles, si bien qu’en plus des policiers et gendarmes déjà présents, six gendarmes à cheval sont dépêchés sur place en renfort. Un comité est constitué à Dampremy afin d’ériger un monument commémoratif sur la tombe de l’abbé. Il se dresse toujours aujourd’hui dans le cimetière de Dampremy.

Quelques jours plus tard, dans la nuit du 7 au 8 mars 1911, deux anarchistes sont arrêtés par une patrouille de police dans le centre de Charleroi. Des policiers sont envoyés dans les environs de la rue Zénobe Gramme pour constater des agissements suspects : un homme semble faire du repérage dans le quartier. Rapidement maîtrisé, les policiers doivent cependant faire face à un deuxième homme qui se cachait, nettement plus violent. L’un des policiers le prend en chasse avec son chien, et près de la rue Neuve, l’individu fait feu sur le policier et son chien. L’agent Desmarets [ou Demaretz, Desmaray, Desmarez, en fonction des journaux] profite que le gangster soit à court de minutions pour le maîtriser. Le chien fut atteint par des balles à plusieurs reprises, et le policier pu esquiver les tirs, mais ses vêtements en gardent des traces. Les deux individus ramenés au poste, les policiers se rendent rapidement compte que ces hommes n’étaient que des guetteurs. Lors de l’intervention, un peu plus loin, au coin de la rue Zénobe Gramme et du boulevard du Nord (actuel boulevard Janson), des comparses sont en train de cambrioler le café « Au Repos des Travailleurs » tenu par les Decubert, et où Marie Vouillemin a travaillé comme femme de ménage durant plusieurs années. Les auteurs ont pris soin d’éteindre les becs à gaz à proximité du café. De l’argent et des bijoux sont dérobés, pendant que les propriétaires se barricadent dans l’une des pièces en haut de l’immeuble, craignant le même sort que le curé de Dampremy. Le chien des Decubert est découvert sur le trottoir, la gorge tranchée. Ces actes violents amènent le Journal de Charleroi du 9 mars à titre : « Arrestation de terribles bandits : Des apaches cambrioleurs et prêts à tout viennent de Paris, puis de Bruxelles pour opérer à Charleroi ». La tentative de meurtre sur l'agent de police Desmarets le 8 mars 1911 figure en premier sur la longue liste des crimes qui sont imputés à la Bande à Bonnot. La similitude avec les faits de Dampremy laisse à penser que la Bande à Bonnot est à l’origine du double meurtre.

Le presbytère de Dampremy et la vieille église. Carte postale ancienne, Edition Marcovici

Sentant l’étau se resserrer, Octave Garnier et Marie Vouillemin décident de passer la frontière et de prendre avec leurs comparses la direction de Paris. Ils y rejoignent les locaux du journal « L’Anarchie ».

Du côté de l’enquête du double assassinat de Dampremy, la police est sur une piste. Un homme un peu trop alcoolisé raconte dans un café de Dampremy l’implication de son beau-fils dans la tuerie. Ce damrémois domicilié rue de Heigne pourrait en être l’instigateur. Ayant un casier judiciaire relativement fourni, il fit appel au curé pour appuyer une demande de recours en grâce. Après une période de réflexion, le curé refusa la requête, ce qui aurait pu déclencher la vengeance de l’individu. La piste est prise au sérieux, mais ne débouche finalement sur aucune inculpation.

En 1911, Jules Bonnot est également en Belgique ; il fuit la justice française. En novembre, il est à Lyon chez son ami Platano, qui connaît quelques membres d’une communauté d’anarchistes près de Paris. Platano et Bonnot quittent ensemble Lyon, Platano emportant avec lui 30.000 francs. Bonnot le tue en route, et explique que son ami s’est blessé en manipulant un revolver ; il l’acheva soi-disant pour abréger ses souffrances. Dans la région parisienne, Bonnot rencontre les exilés de Belgique qui deviennent ses complices. Ensemble, ils vont défrayer la chronique, et, nouveauté, ils vont faire usage de l’automobile pour commettre leurs méfaits. Ils deviennent connus sous le nom de la « bande des bandits en automobile », ou encore la « Bande à Bonnot ». Les braquages et vols avec violence vont se succéder : la « bande à Bonnot » terrorise la France.

La police arrive néanmoins progressivement à mettre fin aux activités criminelles de la bande en arrêtant ses membres l’un après l’autre. Fin avril 1912, Bonnot est fait prisonnier ; grièvement blessé, il décède peu de temps après son arrivée à l’hôpital. Garnier succombe le 15 mai 1912 d’une balle dans la tempe. Marie Vouillemin, rentrée dans l’histoire comme « Marie la Belge », est arrêtée le 17 mai 1912 pour association de malfaiteurs ; elle est acquittée lors du procès de la bande. 

Sépulture de François-Xavier De Jong au cimetière de Dampremy

A Charleroi, quelques semaines plus tard, le juge d’instruction Julien Vandam prend connaissance du mémoire adressé au procureur de la République par Louis Fegeard, arrêté pour tentative d’assassinat d’une cabaretière près de Paris, le 6 juin 1912.

Dans ce document, Fegeard renseigne un double crime commis en Belgique. Le 27 février 1911 en début de soirée, Garnier était à Charleroi chez Louis Fegeard avant de se rendre au Théâtre des Variétés. Le juge Vandam décide de se rendre en commission rogatoire à la prison de Corbeil, en région parisienne, pour interroger Fegeard sur ces assassinats. Ce dernier est formel, et accuse feu Octave Garnier et trois autres complices du double meurtre de Dampremy, notamment les dénommés Lebourg et Porthos. Fegeard précise certains faits permettant de fortement suspecter Garnier et ses acolytes ; il prétend avoir été malade ce jour, et dès lors dans l’impossibilité de participer au crime. Les 5.000 francs auraient été partagés dans sa chambre le soir même, après le double assassinat. Avec Garnier, ils se seraient rendus à Bruxelles et à Anvers pour faire la fête, et dépenser la totalité de leur butin.

Les principaux mis en cause par Fegeard décédés et les autres pistes ne menant à aucune inculpation, les auteurs de l’assassinat de François-Xavier De Jong et de Marie-Palmyre Roland ne seront jamais identifiés avec certitude. La sépulture de l’Abbé De Jong est toujours visible dans le cimetière de Dampremy, à quelque centaines de mètre de l’ancien presbytère, aujourd’hui disparu. Marie Vouillemin serait revenue vivre à Charleroi et aurait tenu un magasin rue de la Régence. Elle serait décédée en 1963.


POUR Y ACCEDER

Tombe de F.-X. De Jong - Cimetière de Dampremy
Rue Baudy
6020 Charleroi (Dampremy)

Métro Dampremy

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